Les médias face au problème des fake news

Depuis plus d’une décennie, les médias font face au problème des fake news (infox, en français), sur internet. Elles pullulent d’autant plus que l’on traverse des périodes propices aux angoisses, comme celle que nous venons de vivre. Et si l’on n’y prend garde, on a tôt fait de les relayer. Le thème de la désinformation n’est pas intimement lié à celui du référencement naturel. Quoique… Google et certains réseaux sociaux paraissent enfin avoir pris la question à bras le corps puisque les sites/comptes qui les diffusent sont désormais pénalisés. Il concerne en revanche bien le rédacteur web, et en particulier s’il traite des sujets visés par les mystificateurs. Cet article explique les dangers attachés à cette problématique et communique quelques méthodes basées sur l’esprit critique, en vue d’y faire barrage.

Les médias face au problème des fake news.

Sommaire

L’information versus la désinformation

Quelle est la différence entre l’information et la désinformation ? La réponse paraît évidente, mais elle mérite des précisions.

Qu’est-ce qu’une information responsable ?

Selon le Larousse, une information est “une nouvelle communiquée par une agence de presse, un journal, la radio, la télévision”. Dans son livre intitulé “L’information responsable : un défi démocratique” (éditions Charles Léopold Mayer – 2006), l’enseignant-journaliste Jean-Luc Lagardette estime que l’information de presse est “élaborée selon les règles de la profession” et répond “à ce que l’on peut décemment attendre d’un journaliste, à qui il n’est pas demandé d’être un chercheur, ni un enquêteur de police, ni un quêteur mystique”. Il considère ainsi que l’information journalistique doit être “juste et fidèle”, pour pouvoir être qualifiée de “responsable.

L’auteur détaille bien sûr ce qu’il entend par là. Selon lui, l’information fidèle est véridique (“conforme à la réalité et aux faits décrits”) et précise (“exacte, scrupuleuse et complète dans sa description des faits”). De la même façon, il pense que l’information juste est honnête (“par rapport aux idées, aux normes et aux valeurs maniées”), loyale (“équitable”, c’est-à-dire qui n’omet pas d’éléments importants), rationnelle, contextualisée et dénuée de tout jugement de valeur sur les personnes. Il ajoute enfin qu’elle doit respecter les valeurs démocratiques (“liberté, égalité, fraternité”).

Le traitement de l’information est un ingrédient capital de la lutte contre la désinformation (nous y reviendrons un peu plus loin).

Qu’est-ce que la désinformation ?

D’après le Robert, la désinformation consiste à “induire en erreur, cacher ou travestir les faits”. Elle peut être mensongère, faussée, dénaturée ou censurée sciemment. Au contraire de la mésinformation, elle concerne un acte volontaire, délibéré et programmé, dans un but précis. Elle s’appuie en principe sur l’ignorance de la cible, à des fins politiques, économiques, ou dans l’optique de faire changer d’opinion.

Liberté d’expression, droit au doute et fake news

Le sujet de la désinformation conduit à des questionnements sur les notions de liberté d’expression, de droit au doute et de censure.

Les limites de la liberté d’expression

En France, les limites de la liberté d’expression sont évoquées par l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : “La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre à l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi.” Et leur entrave est sévèrement punie.

Les limites fixées par la loi sont au nombre de six :

  • L’incitation à la discrimination, à la haine, à la violence ou à la ségrégation à l’égard d’autrui, en public, intentionnellement et pour une raison précise,
  • La diffusion d’idées fondées sur la supériorité raciale ou la haine raciale,
  • L’appartenance ou la collaboration à un groupement ou à une association qui, de manière répétée, prône la discrimination ou la ségrégation,
  • Le négationnisme d’un crime de génocide, un crime contre l’humanité ou un crime de guerre établi comme tel par une décision définitive rendue par une juridiction internationale,
  • Les injures écrites, l’abus de moyens de communication et le harcèlement,
  • Les délits de presse (il peut par exemple s’agir d’injures écrites ou d’incitation à la haine).

La censure est-elle la solution au problème des fake news ?

Les sites de désinformation ne franchissent (en principe) pas les limites de la liberté d’expression. Il n’est donc en aucun cas question de leur interdire de produire leur contenu. Qu’ils soient contestataires ou non, les acteurs de la presse font de gros efforts pour tenter de lutter contre la désinformation. Et la dernière chose qu’ils souhaiteraient, c’est que l’on en vienne à réduire leur propre champ d’expression. Cet article a pour vocation d’éduquer, et non pas de censurer.

Le droit au doute est fondamental

Nous allons bien entendu parler un peu plus loin du conspirationnisme et de ses excès. La mise en garde contre les théories complotistes n’est pas synonyme de lutte contre la pensée critique, bien au contraire. Comme l’explique si bien Gérald Bronner (voir encart ci-dessous), le droit au doute est une notion fondamentale. C’est notamment le scepticisme qui a permis à la science de progresser. Quant à la zététique, elle constitue justement la solution pour trouver les failles des articles de désinformations.

Mais, à l’instar de nombreux autres droits, le “droit au doute” implique des devoirs. “Un doute qui prétendrait exister pour lui-même et sans aucune contrainte peut facilement devenir une forme de nihilisme mental, une négation de tout discours”, explique Gérald Bronner, qui ajoute que “rien n’est plus liberticide qu’une liberté qui s’exerce sans contrainte”.

“Le droit au doute est fondamental, en effet, ne serait-ce que parce que, sans ce droit, la connaissance humaine ne pourrait se corriger. Si ce droit était retiré au monde de la science, par exemple, aucun progrès de la connaissance ne pourrait être envisagé : les théories scientifiques dominantes seraient considérées comme immuables et c’en serait fini des progrès de l’humanité, sans même parler des conséquences que l’absence de ce droit a dans le domaine politique. Mais ce que cette personne ne paraissait pas voir en réclamant ce « droit au doute », c’est que, comme souvent avec les droits, il implique des devoirs.”
Source : “La démocratie des Crédules” – Gérald Bronner, PUF 2013.

Les risques liés à la désinformation

Les fake news ne constituent pas seulement un problème pour les médias. Elles peuvent aussi causer des dommages importants à la démocratie, à moyen et long terme.

La perte de confiance en la presse et la démocratie

La multiplication des infox a une influence significative sur la perte de confiance des citoyens en les médias, les intellectuels, les politiques et les institutions. Le baromètre CEVIPOF (la référence pour mesurer la valeur cardinale de la démocratie, à savoir la confiance) relaie des résultats inquiétants. Les taux de confiance en la justice, la presse et les acteurs politiques seraient respectivement de 41 %, 25 % et 12 %.

Or notre démocratie repose sur la notion de confiance (en ses institutions, en ses acteurs, etc.). Le doute devrait intervenir en second, comme outil de pondération de cette confiance, laquelle l’aurait confiné dans le domaine du raisonnable. Les fake news constituent donc un problème majeur.

Une entreprise de déstabilisation de l’opinion

Ces fake news, qui utilisent les codes du journalisme, sèment la confusion dans les esprits. Leur contenu est travaillé pour faire germer le doute, au-delà du raisonnable, sur le système d’information et les institutions (pourtant garantes de la liberté de la presse). Elles sont d’autant plus dangereuses qu’elles sont souvent élaborées de façon à être rapidement partagées par leurs cibles, sur les réseaux sociaux.

La population française est déjà très imprégnée par les théories du complot, le conspirationnisme ou le complotisme. Selon un sondage de l’IFOP du 8 janvier 2018 pour la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch, 8 personnes sur 10 croient au moins à une théorie du complot.

Les différents types de fake news

Les fausses informations peuvent prendre plusieurs formes et être relayés par plusieurs supports. Le site internet du quotidien Le Monde les classe en quatre catégories :

  • Informations erronées ou manipulées : ce sont des éléments factuels erronés ou fabriqués. Ils peuvent être diffusés pour des raisons idéologiques.
  • Théories conspirationnistes : leur contenu s’appuie sur la mise en cause de puissances cachées, complices des médias, et des arguments fallacieux. Ces hypothèses sont également élaborées à des fins idéologiques.
  • Rumeurs et pièges à clics (hoax) : il s’agit d’informations sans fondement et qui s’apparentent à des rumeurs urbaines. Elles sont très rapidement relayées sur les réseaux sociaux.
  • Canulars et articles satiriques : certains sites sont spécialisés dans le détournement d’informations avérées et piègent de nombreux lecteurs.

Sur l’année 2017, Le Monde a par exemple repéré 56 nouvelles informations erronées ou manipulées, 26 satires ou parodies, 14 rumeurs et pièges à clic et 6 théories conspirationnistes. Elles ont été relayées par 131 pages Facebook.

Techniques utilisées par les sites de désinformation

Les auteurs d’articles de désinformation ont recours à de nombreuses techniques, pour agripper et tromper le lecteur. En voici une liste non exhaustive :

  • L’omission ou la négation de faits, le témoin peut mentir,
  • La diffusion d’une information incomplète, tendancieuse ou fausse,
  • L’effet Fort, le millefeuille argumentatif qui mobilise trop de compétences pour être analysé seul,
  • L’estompement, l’idée de noyer un fait dans une masse d’autres faits sans rapport avec lui,
  • La répétition, l’une des techniques de manipulation les plus employées,
  • La diabolisation, en grossissant les contrastes,
  • L’interprétation, en présentant les faits de façon favorable ou défavorable,
  • La fausse symétrie, en mettant sur le même plan des idées ou des groupes qui n’ont pas le même poids,
  • Les porte-paroles fabriqués,
  • L’image choc ou truquée,
  • Le système des parts inégales, en accordant un temps de parole différent à l’accusation et à la défense,
  • Le manichéisme, ou basculer dans une pensée dichotomique bien/mal,
  • La psychose, faire peur pour provoquer le partage rapide de l’information,
  • Les bots et les faux comptes, pour relayer ou appuyer l’information, sur les réseaux sociaux.

Il existe (malheureusement) beaucoup d’autres méthodes de manipulation.

Un mécanisme sectaire

Certains sites complotistes utilisent les mêmes leviers que les sectes. Leur objectif est d’entraîner l’adhésion du lecteur, de l’isoler de son environnement habituel et de l’enfermer dans une autopersuasion redoutable et exponentielle. Les arguments utilisés tendent aussi à conforter les sentiments d’injustice et de trahison. Et les interprétations proposées viennent très souvent justifier les extrémismes.

L’influence des biais cognitifs

Il est d’autant plus facile d’être emporté par les théories conspirationnistes qu’elles peuvent profiter de certains travers inconscients de notre cerveau. Les psychologues les nomment les biais cognitifs et les estiment suffisamment influents pour altérer notre jugement. En voici deux exemples :

  • Le biais de confirmation : il nous pousse à affermir une croyance que nous avons déjà, quitte à nous amener dans la mauvaise direction. Il est favorisé par les bulles de filtrage des moteurs de recherche, lesquelles nous présentent des informations en fonction de notre profil.
  • Le biais pro-endogroupe : il consiste à évaluer plus positivement les membres de son groupe. L’effet est accentué si la cohésion est stimulée. Et elle peut par exemple l’être en cas de stigmatisation par d’autres groupes ou par assignation d’un objectif difficile.

Mais alors, comment identifier la fake new ?

Il est bien sûr possible se prémunir du risque de tomber dans le panneau d’une fake new. La technique plus fiable consiste certainement à développer et utiliser sa pensée critique.

Créer son propre filtre de l’information

Il revient à chacun de développer son esprit critique, de se faire ses opinions et de trouver des procédés efficaces pour trier le vrai du faux. Pour lutter contre le problème des fake news, Christophe Michel, créateur de la chaîne Youtube Hygiène Mentale, suggère la méthode suivante : “Comparer les indices, évaluer les preuves, remonter à la source de l’information, éviter les hypothèses superflues, construire des modèles et les tester contre la réalité.” Prendre connaissance des techniques de désinformation (voir plus haut), recouper les informations et rester prudent face à des textes saturés de données invérifiables peut également aider à éviter les pièges.

Pour évaluer une théorie complotiste, le laboratoire de zététique conseille de se poser les questions suivantes, :

  • Qui est à l’origine de cette théorie ?
  • Qu’affirme l’auteur, exactement ?
  • Quelles données apporte-t-il à l’appui de celle-ci ?
  • Existe-t-il des hypothèses alternatives ?
  • Quelles sont les données qui appuient les autres thèses ?
  • Quelles sont les preuves que l’auteur jugerait acceptables pour considérer que sa théorie est fausse ?
  • Quel est le contexte (social, politique, économique…) ?

La pensée critique consiste à s’interroger sur la véracité de toutes les informations, et pas seulement celles relayées par les sites suspects. Il est essentiel de les vérifier avant de les partager, en étant plus exigeant vis-à-vis de celles qui paraissent étonnantes.

Bannir les sites qui ne vérifient pas les sources

Certains sites ne relaient que des informations qui vont dans le sens de leurs opinions. Et qu’elles soient vraies ou fausses leur importe peu. Plutôt que de passer au crible chacun de leurs textes, bannir ces médias peut permettre de gagner un temps précieux. Il suffit parfois de prendre connaissance du parcours de l’auteur d’un article pour comprendre qu’il faut l’éliminer de sa liste des “sources informatives raisonnables”. De nombreux outils sont désormais accessibles pour aider à repérer les sites web qui publient régulièrement de la désinformation (voir ci-dessous) : cela n’existait pas, il y a quelques années, et il s’agit d’une petite avancée face aux problèmes engendrés par les fake news.

Par exemple, Décodex est un outil développé par Le Monde pour lutter contre les fake news. Il suggère la démarche suivante pour s’assurer de la fiabilité des sites internet :

  • Consultez la page “À propos” du site,
  • S’agit-il d’un site parodique ?
  • Peut-on savoir qui est derrière ce site ?
  • Sur quelles sources s’appuie ce site ?
  • L’information est-elle présentée de manière équilibrée ?
  • Ce site est-il connu pour avoir publié de fausses informations ?

Afin de lutter contre le problème des fake news, Décodex propose aussi une extension pour Chrome et Firefox qui indique si le site où vous naviguez est réputé fiable, ou s’il diffuse régulièrement de fausses informations. Il met également à disposition un moteur de recherche et des outils pédagogiques. Dans le même genre, Project Fib est une application qui aide à repérer les fake news sur Facebook.

Les autres outils d’aide à l’identification des sites de désinformation

De nombreuses plateformes sont désormais consacrées au problème des fake news. C’est notamment le cas de celles de l’AFP, Hoaxbuster, AP Fact Check, Reuters, Libération, Fact Check, Snopes, France 24, ou encore Info Signal Arnaque. Les réseaux sociaux ne sont pas en reste et certains comptes, tel celui de Defakator, alertent contre la désinformation. Twitter a aussi pris des dispositions pour lutter contre le phénomène. Durant la crise liée au coronavirus, la plateforme de microblogging a effectivement opté pour une labellisation des tweets.

Conclusion

La numérisation de l’information a fourni un terrain propice à la propagation (volontaire ou involontaire) de la désinformation. Le problème des fake news constitue une menace majeure pour la presse et notre démocratie. L’objectif de cet article n’est pas d’amener le lecteur à davantage donner sa confiance à un média plutôt qu’à un autre, mais plutôt de l’aider à adopter lui-même le réflexe de vérification du journaliste. Car c’est le développement de son esprit critique qui lui permettra de repérer infailliblement (ou presque) les erreurs ou les manipulations.

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